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mercredi 27 novembre 2013

La porosité des frontières



Il semblerait que certaines histoires doivent être écrites, crachées, bavées, expulsées sur papier, comme on expulse un nourrisson de notre chair. Il semblerait que l’on porte parfois dans la lourdeur des organes une masse qui palpite, un fantôme et fantasme qui frémit et tète ce qui peut être tété.  Et qui est, à défaut de pouvoir avoir été. 

J’ai toujours voulu écrire. Écrire, non pas pour briller, mais pour assumer un geste au monde. Assumer responsabilité pour une parole qui en a marre de se terrer. Souvent dans ma vie, à défaut de cette parole déployée sur papier, je rédigeais à voix basse, quelque part dans mon silence, une histoire que je croyais vivre. Je me disais, à bout d’intensité, voici un moment qui ferait un bon roman, voici un moment qui ferait une bonne nouvelle c’est tellement fou. C’est tellement extrême. Et je n’écrivais pas, possédée par les évènements, les entrailles bouffées par l’émotion. Les bras lourds, la tête pénétrée d’angoisse. Et je n’écrivais pas, et sans cesse ma tête qui se disait voici un moment qui ferait un bon roman. Et sans cesse le corps qui se tordait de souffrance, la peau striée de coups d'ongles, et qui criait voilà ton roman voilà ton roman.

Et je n’ai pas écrit, et quand je dis écrire c’est au sens d’aligner des mots qu’on arrache à nos chairs, sans en juger l’ordre ou la beauté, et surtout les trouver beaux ces mots, ces mots qui nous objectivent et nous ancrent au monde, ces mots qui font exister quelque chose de nous qui n’est pas qu’une image. Qui n’est plus adaptable.

Et c’est peut-être en cela qu’écrire est libérateur, c’est un acte qui est déjà là et solide lorsqu’il risque le regard de l’autre. Lorsque l’autre lit, la parole est déjà là et pleine, déjà là et assumée, déjà là et droite comme un i, droite comme des épaules de femmes. Il n’y a plus de sauf-conduit. Il n’y a plus de silence possible. Il y a une frontière claire et établie. Voici le texte. Me voici dans le monde. 

Parce que hors écriture, je ne suis pas lisible. Je suis opaque. Et poreuse. Étrangement, je me suis longtemps expliqué ce caractère malléable, paresseux, à une compulsion juvénile à la lecture. Ayant passé toute ma jeunesse à avaler livres par dessus livres, à adopter tantôt la posture d’une Duras, tantôt la vision d’un Tremblay, d’un Camus, d’un Ducharme.... il m’a semblé à un certain point me dissoudre, perdre en opacité et en substance, et gagner en universalité. Je me sentais n’importe qui. Je n’étais personne. J’étais aussi ce que les autres voulaient bien que je sois. J’étais docile.

Et je réalise, à contre-coup, avoir détesté la docilité, en avoir rêvé, de cette haine de la servitude, jusqu'à la tardive adolescence. Des cauchemars éparpillés et dystopiques desquels je me réveillais paniquée et atrophiée. Des rêves où, invariablement, le groupe ( «le peuple auquel j'appartiens») participe à une activité de masse, personnalités indistinctes, révolte absente. Des rêves où seule je voyais le péril, le destin funeste apparaître dans l'avenir immédiat. Seule je me débattais, petite fourmi dans la boue, essayant d'«allumer les consciences», d'éveiller la révolte. Invariablement, le groupe, lourd et grégaire, poursuivait sa descente aux enfers, sa fuite en avant. Et je me réveillais, ayant assisté à un début d'extinction, ayant vu une glissade collective vers un moulin à viande ou toute autre thématique gore. Adolescente, j'en comprenais que j'avais en haine les servitudes, le conformisme. Le conformisme surtout. Et que moi, MOI, je serais libre. Autre. Capable de vision. Prophète. 

Fantasme de toute-puissance d'une petite dépourvue de pouvoir, de substance, de frontière. Pénétrée par le monde. Une toute petite partie de moi, consciente, se révoltait sans succès contre la masse inerte de ma psyché. Contre cette animale obéissance. 

Souhaiter aujourd'hui un réveil qui ne sera pas fait d'impuissance. 


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