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jeudi 12 décembre 2013

Mouillages

s'ancrer
dans un corps qui dérive
une main qui plonge
 tes cheveux fous d'embruns
les larmes piscines
souffles

retrouver le geste et le lieu
l'astrolabe en déroute
une île désertée
silences

l'humidité évidente
les doigts qui s'affolent immobiles

la pudeur de l'impossible 




mercredi 11 décembre 2013

Se perdre

Ha, la saine douceur du monde qui nous entoure. Les rapports polis et courtois. Les amitiés riches et réciproques. Jusqu'à ce que…

Jusqu'à ce qu'on tombe en amour comme des caves avec la mauvaise personne, avec la personne avec qui la fusion est la seule voie, avec qui se fondre l'un dans l'autre devient l'évidence, avec qui on perd le sens des limites, s'adaptant dans une danse sans fin aux désirs et envies de l'autre. Jusqu'au t'as-envie-de-quoi-ce-soir?-je-sais-pas,toi?-je-sais pas, toi? Et ainsi de suite. Les textos à longueur de journée, les surnoms tendres, les évocations lubriques, les prises de nouvelle constante. Faire corps avec l'autre.

Jusqu'à ce qu'on se perde pis qu'on se retrouve à plus savoir qui on est et qu'est-ce qu'on fait là. La bouche usée d'amour pis la langue muette. Panne sèche de cyprine. Jusqu'à ce que l'autre nous gave comme un 2 litres de crème glacée, jusqu'à ce qu'on se donne mal au coeur de s'être avalés jusqu'à la lie.

Jusqu'à ce que les coups de fil avinés à 4 heures et demie du matin, alors que le petit dort ses dernières heures du petit matin. Jusqu'aux coups à la porte de gars trop saoul, jusqu'à l'entrée obligée sinon ce sont les voisins qui se réveillent. Faut pas oublier la saine douceur du monde qui nous entoure.

Jusqu'aux crises de jalousie, jusqu'aux trahisons, jusqu'aux draps qui sentent le parfum d'un ou d'une autre.

Jusqu'aux courriels de haine suivis d'excuse.  Jusqu'au retour de la douceur qui laisse présager une nouvelle folie.

Jusqu'aux menaces de mort, aux menaces de suicide. Aux textos sans fin à quatre heures du matin. À cinq heures du matin. À six, à sept. Tout le temps.

User toutes les douceurs, toutes les compréhensions, toutes les gentillesses. User jusqu'à sa propre culpabilité d'avoir mis un terme à une relation - qui était pourtant malsaine, right, on le sait tous. Péter un plomb, crisser l'autre à la porte, péter un plomb, entendre sa voix crier alors qu'on ne l'a jamais entendue hurler autant avant. Dire va chier, dire fuck you dire calisse ton camp tabarnak dire crisse moi la paix calisse. Perdre tout sens de la douceur, tout sens de l'empathie. Avoir envie que l'autre disparaisse pour toujours, qu'il se perde dans la ville une fois pour toutes, qu'il mette à exécution son fameux plan de déménager pour toujours. Avoir envie de violence pour que l'autre relève l'échine sans nous écraser.

Et puis «t'es ben violente.»

Et puis «Tu regretteras ces paroles indignes un jour. Je te l'assure.»

Et puis «C'est de la violence passive ça.»

Et puis quand le trop-plein nous envahit bien sûr que ce sont des paroles terribles, et au final on ne peut que s'en vouloir à soi d'avoir tellement manqué d'amour-propre au point où l'on s'est laissée écraser par l'autre, on s'est fondue, masochiste, dans le désir et la définition de l'autre. Délicieuse perte de soi. Et on déteste ce laisser-aller auquel l'autre se livre encore. On voudrait qu'il cesse, alors que soi-même on est si fragile.

Et bzz bzzz. Un nouveau texto vient de rentrer.

Se perdre dans l'autre.
Se perdre.
Perdre l'autre.

(un texte de 2013)


mercredi 27 novembre 2013

La porosité des frontières



Il semblerait que certaines histoires doivent être écrites, crachées, bavées, expulsées sur papier, comme on expulse un nourrisson de notre chair. Il semblerait que l’on porte parfois dans la lourdeur des organes une masse qui palpite, un fantôme et fantasme qui frémit et tète ce qui peut être tété.  Et qui est, à défaut de pouvoir avoir été. 

J’ai toujours voulu écrire. Écrire, non pas pour briller, mais pour assumer un geste au monde. Assumer responsabilité pour une parole qui en a marre de se terrer. Souvent dans ma vie, à défaut de cette parole déployée sur papier, je rédigeais à voix basse, quelque part dans mon silence, une histoire que je croyais vivre. Je me disais, à bout d’intensité, voici un moment qui ferait un bon roman, voici un moment qui ferait une bonne nouvelle c’est tellement fou. C’est tellement extrême. Et je n’écrivais pas, possédée par les évènements, les entrailles bouffées par l’émotion. Les bras lourds, la tête pénétrée d’angoisse. Et je n’écrivais pas, et sans cesse ma tête qui se disait voici un moment qui ferait un bon roman. Et sans cesse le corps qui se tordait de souffrance, la peau striée de coups d'ongles, et qui criait voilà ton roman voilà ton roman.

Et je n’ai pas écrit, et quand je dis écrire c’est au sens d’aligner des mots qu’on arrache à nos chairs, sans en juger l’ordre ou la beauté, et surtout les trouver beaux ces mots, ces mots qui nous objectivent et nous ancrent au monde, ces mots qui font exister quelque chose de nous qui n’est pas qu’une image. Qui n’est plus adaptable.

Et c’est peut-être en cela qu’écrire est libérateur, c’est un acte qui est déjà là et solide lorsqu’il risque le regard de l’autre. Lorsque l’autre lit, la parole est déjà là et pleine, déjà là et assumée, déjà là et droite comme un i, droite comme des épaules de femmes. Il n’y a plus de sauf-conduit. Il n’y a plus de silence possible. Il y a une frontière claire et établie. Voici le texte. Me voici dans le monde. 

Parce que hors écriture, je ne suis pas lisible. Je suis opaque. Et poreuse. Étrangement, je me suis longtemps expliqué ce caractère malléable, paresseux, à une compulsion juvénile à la lecture. Ayant passé toute ma jeunesse à avaler livres par dessus livres, à adopter tantôt la posture d’une Duras, tantôt la vision d’un Tremblay, d’un Camus, d’un Ducharme.... il m’a semblé à un certain point me dissoudre, perdre en opacité et en substance, et gagner en universalité. Je me sentais n’importe qui. Je n’étais personne. J’étais aussi ce que les autres voulaient bien que je sois. J’étais docile.

Et je réalise, à contre-coup, avoir détesté la docilité, en avoir rêvé, de cette haine de la servitude, jusqu'à la tardive adolescence. Des cauchemars éparpillés et dystopiques desquels je me réveillais paniquée et atrophiée. Des rêves où, invariablement, le groupe ( «le peuple auquel j'appartiens») participe à une activité de masse, personnalités indistinctes, révolte absente. Des rêves où seule je voyais le péril, le destin funeste apparaître dans l'avenir immédiat. Seule je me débattais, petite fourmi dans la boue, essayant d'«allumer les consciences», d'éveiller la révolte. Invariablement, le groupe, lourd et grégaire, poursuivait sa descente aux enfers, sa fuite en avant. Et je me réveillais, ayant assisté à un début d'extinction, ayant vu une glissade collective vers un moulin à viande ou toute autre thématique gore. Adolescente, j'en comprenais que j'avais en haine les servitudes, le conformisme. Le conformisme surtout. Et que moi, MOI, je serais libre. Autre. Capable de vision. Prophète. 

Fantasme de toute-puissance d'une petite dépourvue de pouvoir, de substance, de frontière. Pénétrée par le monde. Une toute petite partie de moi, consciente, se révoltait sans succès contre la masse inerte de ma psyché. Contre cette animale obéissance. 

Souhaiter aujourd'hui un réveil qui ne sera pas fait d'impuissance. 


Novembre

Novembre.

C'est drôle qu'on fasse de ce mois tristounet, ravageant, le mois de la moustache. Comme si c'était un mois drôle. C'est pas un mois drôle, non.

C'est le mois qui creuse en plusieurs un bon fond de désespoir, une fosse d'inertie qui appelle à la veste de laine et au regard vague. C'est le mois qui donne envie de_________. Un mois qui en appelle à l'innommable.

Novembre, un mois d'émotions en slush. Une couche bien blanche et nette sous laquelle se profile une eau noire, glaciale.

Et comme il faut bien se battre, comme la vieille survivance animale brûle en nous malgré tous les signes objectifs de perte de sens, malgré les signes évidents que de toute façon il est difficile de concevoir désormais le futur... comme la survivance brûle en nous sans vouloir s'éteindre, il faut bien se battre. Affirmer au monde que le coeur bat, que les veines sont vives, et que, oui, nous pouvons... nous pouvons...

Et comme il faut bien se battre, pour donne l'exemple aux suivants, allons-y. Et ce sera par l'écriture, déjà, ce sera quelque chose. Un objet virtuel, certes, un objet anonyme, certes. Mais ce sera quelque chose.

Explorer la solidité des choses.