C'était un soir comme ça, tiède mais laissant deviner la fraîcheur de l'automne. Je sortais d'un bar à vin après une date sympa à la fin de laquelle nous avions convenu, lors d'un bilan formel et amusé, que malgré les trois verres bus et la bonne compagnie, nous n'allions pas nous frencher. Nous étions tous deux un peu sauvages, pas sûrs. C'était parfait.
C'était un soir de fin d'été dans une Petite-patrie zébrée par le passage des vélos et envahie des clameurs des terrasses. Il était 21h00 et je n'avais pas envie de rentrer chez moi. La semaine de liberté sans les enfants doit être saluée par au moins une soirée où on s'écarte un peu de ce qui serait sage.
En sortant du bar, nous avons marché ensemble vers la Plaza, se dirigeant vers une soirée de bachata à laquelle je souhaitais participer depuis longtemps. Nous frissonnions tous deux. Nous nous sommes dit aurevoir, concluant que nous pourrions peut-être aller prendre des cours de swing ensemble. Pourquoi pas.
La nuit était encore jeune. Des fêtards étaient à l'extérieur, sur la terrasse, bruyants. La guitare de la bachata résonnait dans la rue. J'ai attaché mon vélo sur un poteau, alors que deux jeunes Français, sévèrement éméchés et fraîchement débarqués de l'avion, m'ont saluée: «Hey! J'adore des cheveux!». La discussion était lancée sur un ton badin, je leur ai demandé s'ils dansaient la bachata, ils ont dit oui. Nous sommes entrés ensemble dans le bar, et nous sommes installés au bar. Rapidement, des verres étaient servis, des shooters sur le comptoir. Les deux touristes, qui se faisaient balader par un ami expat installé au Québec depuis longtemps, avaient le coeur à la fête, et pratiquement au bord des lèvres.
La pression pour prendre un shooter, puis un autre. Refuser le second. Voir jaillir ces rituels tellement anodins, tellement tristes. Saouler une fille, espérer la ramener. Lui mettre un parasol de papier dans les cheveux, la complimenter, lui demander son âge, s'étonner qu'elle ait la quarantaine entamée. L'embrasser sur la joue de manière furtive. Pendant ce temps, derrière l'accueil où l'on devait débourser une douzaine de dollars pour traverser, les danseurs et danseuses ondulaient sur la musique.
Corps joyeux, corps qui valsent dans un espace hyper-codifié. Les hommes invitent (le plus souvent, après avoir croisé le regard des femmes), la femme peut toujours refuser. La danse dure le temps d'une chanson, on peut quitter pendant la chanson si ça ne va pas, mais on s'engage grosso modo pour ces trois minutes à faire la danse ensemble. Les mains se touchent, parfois un bras passe dans le dos pour guider, la main de la personne qui suit se dépose sur l'épaule. Les yeux s'effleurent parfois, pas toujours. La musique est le guide, l'écoute est nécessaire. Pleine conscience et connexion. À la fin de la danse, on se remercie, on s'éloigne, on retrouve notre espace jusqu'à la prochaine danse, qu'on peut toujours refuser.
J'hésite à aller danser, j'ai bu trois verres de vin et un shooter. Je danse toujours sobre, ou presque. Il faut beaucoup de présence pour bien danser, beaucoup de précision et de laisser-aller à la fois. J'y vais quand même. Un premier danseur, grand homme noir au visage grave, m'invite et me fait tourner pour une salsa. Un second danseur m'entraîne pour une bachata, puis une autre en compagnie d'un troisième. Je suis rassurée: je suis assez sobre pour danser. Un des touristes traverse aussi pour danser, vient me chercher, semble ne pas comprendre le contexte, se demande si je danserai avec lui même s'il est nul. Je lui explique: «Oui, je danserai avec toi, pour une danse. C'est l'engagement qu'on prend, sauf si c'est vraiment terrible. Et ensuite je danserai avec un autre, puis un autre. Peut-être que je redanserai avec toi si j'ai aimé la danse, sinon je refuserai.»
Il me saisit les mains, ondule gauchement sur la bachata, trop saoul pour en appendre les pas syncopés. Il m'embrasse sur la joue, je recule, et je prends le lead de la danse. Il me fait tourner un peu, je tiens la distance. À la fin de la danse, je pars avec un autre danseur. Les français s'apprêtent à quitter, je vais les saluer tous trois en les embrassant sur les joues, les serrant dans mes bras, leur souhaitant un bon séjour. À la Québécoise, beaucoup de chaleur mais aucun espoir d'intimité réelle avant un petit bout. Bienvenue en ville, les gars.
La soirée de danse se poursuit. Je regarde les couples avec admiration, il y a de superbes danseuses, des lead agiles. Les visages sont détendus, tout le monde est calme et heureux d'y être, réunis par cette passion commune. Je danse encore une ou deux bachata, puis je quitte. En débarrant mon vélo, un Ontarien qui roule ses rrr délicatement en parlant un français impeccable vient me parler un peu. On parle de nos parcours en danse, des danses qu'on aime, de la musicalité. Il me parle du forro, m'indique où se passe la prochaine soirée, sous un gazebo. À la prochaine, ou pas.