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samedi 4 mars 2023

Brisure

Il y avait ce moment où les yeux sont liés par un pacte secret par les gestes et les mots. Et il y a ce moment où les corps s'éloignent et où tout fait défaut. Où plus rien ne semble pouvoir réparer les entrechocs. Nous arrivons là où le narratif du couple n'est plus évident là où tout peut nous éloigner là où le quotidien nous lie. Là où notre fille est superbe et nous ordinaires. Nous arrivons là où nous réussissons à faire l'amour parce qu'il le faut bien. Je le sais, nous arrivons là où tout devient fragile parce que tout devrait être fort.

Et pourtant nous nous aimons. Nous nous aimons plein. Sans nous connaître vraiment jusqu'au fond de la chair. En craignant de découvrir ce qui fait peur. L'abîme. L'étrangeté. La défaillance. La traîtrise. Les masques. 

Chante, rossignol, chante
Toi qui a le coeur gai

Et de t'aimer ainsi ça fait peur. Parce que j'ai besoin de toi. Parce que j'ai envie de toi. Parce que l'avenir sans toi me semble bien étrange. Parce que tu es devenu ma famille. Parce que je construis avec toi un domaine vivable, un domaine où je sens que je peux être moi, que je peux devenir meilleure, que je peux t'emmener aussi. T'aimer à l'infini. Te donner cette confiance au long cours. Que je t'aimerai toi pour toujours, qui que tu sois dans la durée. 

Et que je me sens comme un champ de mines. 

Mais aujourd'hui j'ai l'amour souffrant. Le seul repos a été quand je tenais ta queue en ma bouche. Quand je sentais que je te caressais bien. Quand tu soupirais doucement et que je voyais le poids sur tes épaules se soulever un peu, te donner un répit. Cet oxygène de ma journée que de savoir ta jouissance monter, de goûter ton sexe, son jus. Pouvoir goûter pendant cet instant l'union de nos corps repus. Ta queue qui s'est raidie longtemps en ma bouche. 

Mon amour, je souffre de te faire souffrir. Cette longue plaie rêche dans ma poitrine. 

Tu as le coeur à rire 
moi je l'ai à pleurer 

Et je souffre aussi de penser que présentement tu ne m'aimes pas. Te penser fuyant, t'imaginer poursuivant des regards séduisants hors de la maison. Des femmes libres. Curieuses de toi. Pendant ce temps je suis ici, avec la petite qui dort, le ventre mou et les seins humides. Je me sens vieillir alors que tu rajeunis. Ces heures où tu retrouves le monde extérieur et où je veille cet enfant qui est le nôtre. Un mélange de manque et de jalousie. 

On dit rarement ces choses-là, ces souffrances ordinaires. Ça se nomme difficilement, les souffrances ordinaires, tout comme les grandes joies d'ailleurs. Ça se partage si mal. La souffrance ordinaire de manquer son bus. De se faire éclabousser par un bus. Éviter le regard d'un mendiant.  Imaginer son amoureux s'imaginer amoureux ailleurs. Ces choses-là. Ordinaires. 

J'ai décidé, cette semaine, de recommencer à écrire. J'en ai une profonde jouissance et une grande gêne à la fois. L'écriture a toujours fait partie de ma vie. Et en te rencontrant, c'est comme si j'arrivais face à quelqu'un qui en avait fait son domaine, et qui m'en dépossédait symboliquement, en en étant spécialiste. Je ne suis pas docte en la matière. J'aime écrire, par une certaine compulsion. Comme plusieurs, ce n'est pas un exercice de style, c'est un rempart contre la folie. Comme les mots croisés, le tricot ou le jogging pour d'autres. J'aime écrire. Et j'ai tardé à le faire. Il m'aura fallu la perte de ce disque dur avec tous mes textes dessus, la disparition subite de ces petites nouvelles que je fignolais au gré des années pour que je décide d'entamer quelque chose de plus grand. D'autres fictions. Aujourd'hui en voiture je me demandais : quoi ou qui écrire? Quelle histoire en vaut la peine? 

Envie de recommencer à prendre ces notes fugaces pour alimenter un projet plus décent. Devant moi cinq mois et demi de congé de maternité. Assez pour pondre un roman? 

Recommencer à écrire, aussi, pour cesser d'attendre l'amoureux qui a disparu, il y a de cela presque 9 mois, dans une spirale de souffrance passée dont je n'ai pas su le délivrer. Écrire pour arrêter de me morfondre.  Je n'ai pas la vertu des femmes de marin. 

(texte de novembre 2016)












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